Quand Jemâa a entendu No Woman No Cry de Bob Marley pour la première fois, il a ressenti un choc, un appel, une évidence. Cette chanson lui parlait directement, comme si Bob Marley chantait pour lui, pour son histoire, pour ses souvenirs. « No Woman No Cry » n’était pas simplement un refrain, c’était une phrase murmurée à sa mère, une promesse silencieuse : « Ne pleure pas, même si je suis loin, je ressens la même douleur que toi. »
C’est à ce moment-là que Jemâa composait une chanson pour sa propre mère, un morceau destiné à son album Ifrikia. Un écho entre deux âmes, entre deux histoires, un lien entre Kerkenna, son île natale, et Trench Town, la terre de Marley.
Kerkenna, ce n’est pas une île de labeur, ce n’est pas un endroit où l’on cherche fortune. Kerkenna produit la nature. Elle vit au rythme des saisons, des marées, des vents. Là-bas, le cycle de la mer guide les hommes et les femmes, le poisson vient et repart, la mer respire et se renouvelle.
Jemâa raconte que la mer a besoin de souffler, de se reposer, de se régénérer. Une tempête connue sous le nom de « Maruba » vient chaque année pour tout remettre en ordre. « Maruba, c’est la tempête qui corrige l’homme. » Pendant onze mois, les hommes pêchent, polluent, exploitent, et puis vient Maruba. Elle balaie, elle brasse les profondeurs, elle ravive le plancton, elle redonne vie aux poissons. C’est ainsi que renaissent la crevette dorée, le bar royal, et tous les trésors de l’île.
Mais Kerkenna, c’est aussi une terre d’accueil, de chaleur humaine. Quand on revient sur l’île, on n’arrive jamais seul. On arrive en barque, portée par le vent. Les anciens voient ces bateaux venir de loin, ils les scrutent avec leurs yeux fatigués, guettant la quille, devinant la silhouette. « On dirait un tapis volant qui avance sur l’eau », dit Jemâa. Une illusion, une magie. Et puis, quand la barque atteint la plage, tout le village se met en mouvement. Les retrouvailles sont sacrées.
La musique de Kerkenna est une musique de temps et de respiration. Le reggae y trouve une résonance naturelle. Le pas du dromadaire, ce balancement lent et hypnotique, est un rythme reggae. Tac-tiki-tac… Ce n’est pas un rythme pressé, ce n’est pas une marche militaire, c’est le temps qui prend son temps.
Jemâa se souvient de son enfance, de ces journées à traverser l’île sur le dos du dromadaire, porté par la cadence tranquille du pas de l’animal. À ses côtés, sa grand-mère qui l’emmène au moulin, écraser le blé, préparer le pain. Chaque geste, chaque son, chaque mouvement épouse le rythme du reggae, cette pulsation lente et profonde qui relie le cœur à la terre.
Le soir, quand le soleil s’efface derrière l’horizon, l’île s’éveille d’une autre manière. Les jeunes, les anciens, tout le monde attend un son bien particulier : le Tabal. Un tambour de peau de chèvre, tendu et ajusté, dont les battements résonnent à travers l’île. Il annonce le mariage, le rassemblement. Kerkenna n’a pas besoin de journaux, de convocations, la musique est le messager.
Lorsque le Tabal retentit, toute l’île comprend qu’une union se célèbre. Les villages se donnent le mot, les familles se mettent en route, à pied, en groupe, avançant vers le son des percussions. Plus on se rapproche, plus les rythmes se mélangent, plus on distingue la Zokra, une clarinette traditionnelle kerkennienne, accompagnée de la Darbouka et du Bendir.
Chaque village amène son poète, le Warrach, qui improvise des chants à la gloire des ancêtres, des martyrs, des héros. La musique devient mémoire, la musique devient transmission.
Kerkenna n’est pas seulement une île de rythmes et de poésie, c’est une île de résistance. Les ancêtres de Jemâa ont combattu l’occupation française, ont défendu leurs terres et leurs traditions. L’île, discrète et paisible, cache un passé de luttes, une mémoire gravée dans chaque pierre, dans chaque chanson, dans chaque souffle du vent.
Les Kerkenniens ont toujours vécu au croisement des mondes : ils ont vu passer les phéniciens, les romains, les ottomans, les français… et pourtant, ils ont conservé leur âme, leur identité, leur musique.
C’est là, dans cette île bercée par les éléments, que Jemâa a compris le reggae. Il ne s’agit pas simplement d’un genre musical venu de Jamaïque, il s’agit d’un rythme universel, un battement qui existe dans les pas du dromadaire, dans le souffle du vent, dans la cadence des vagues.
C’est là, sur cette terre de cycles et de renaissances, qu’il a ressenti ce lien profond avec Bob Marley, avec tous les artistes qui chantent l’amour, la justice et la liberté.
Lorsque Jemâa écoute No Woman No Cry, il ne l’entend pas seulement comme une chanson, mais comme un écho à sa propre histoire. Un chant d’exil et d’amour, une promesse murmurée aux mères du monde entier.
C’est pourquoi son hommage à Bob Marley ne se limite pas à la reprise d’un morceau, c’est un voyage, une traversée entre Kerkenna et la Jamaïque, entre les percussions de l’île et les tambours rasta, entre les luttes de son peuple et celles des opprimés du monde entier.
Sa musique, enracinée dans Kerkenna et ses traditions, s’étend à l’infini, portée par les vents de l’histoire et des souvenirs. Un pont entre les époques, un lien entre les peuples, un cri de liberté qui résonne bien au-delà des vagues.