L'île qui m'a appris à respirer
« La musique ne demandait pas d'identité. Elle n'avait pas de frontières.
Elle entrait directement dans le corps. »
Kerkennah m'a parlé avec le temps. Là-bas, rien ne presse. Même la mer semble hésiter avant d'avancer. Elle respire. Elle recule. Elle revient. Ce mouvement lent m'a enseigné l'essentiel : vivre, ce n'est pas aller vite, c'est rester accordé.
Je n'ai jamais chanté pour oublier. J'ai chanté pour ne pas tuer. La musique n'est pas un refuge, c'est une transformation. Une manière de ne pas transmettre la violence brute. Une manière de rester humain.
Mon père parlait peu. Mais chaque mot comptait. Il disait souvent : « Regarde bien autour de toi. Même le silence est bavard. » C'est ce mélange-là qui m'a forgé. La fierté sans arrogance. La colère sans explosion. La dignité comme seule réponse possible.
Le monde glisse. Je ne veux pas écrire avec la haine. Le reggae m'a appris cela. Ce n'est pas une musique de haine. C'est une musique de clarté. Elle ne frappe pas. Elle éclaire. Elle dit : regarde. Elle dit : souviens-toi. Elle dit : reste debout.
Kerkennah, la mer lente, le retour, la barque, le Maruba, le temps naturel, la dignité silencieuse. Le lendemain, ma grand-mère disait simplement : « On va à la boulangerie. » Le pas de l'animal était lent, régulier, presque chanté. Plus tard, j'ai compris que ce pas-là contenait déjà le reggae.
Il y avait ces voix longues, tenues, presque immobiles tant elles semblaient suspendre le temps. Om Kalthoum. Abdel Halim Hafez. Elles chantaient comme on prie, comme on attend. Je ne comprenais pas tout. Mais je savais que c'était vrai. On sent toujours quand une voix ne ment pas.
Farhat Hached. Un nom que la Tunisie n'a jamais oublié, même quand elle a essayé de le taire. Il n'a jamais parlé de vengeance. Il parlait de justice. Toujours. Comme si la vengeance appartenait à ceux qui avaient perdu leur humanité.
Et puis arrive 1978. Un soir. Bob Marley monte sur scène. Je ne peux pas expliquer ce qui se passe sans trahir ce moment. Ce n'est pas une découverte. C'est une reconnaissance. Le balancement rythmique traverse mon corps et rencontre quelque chose de très ancien.
Le coma dure soixante-deux jours. Je suis assez conscient pour sentir les vingt-sept sondes dans mon corps. Éveillé et absent à la fois. Je ne sais pas encore que je vais revenir. Je sais seulement que je suis passé très près de la frontière.
Sous le masque, j'entends quelque chose. Un rythme. Lent. Régulier. Un tempo. Il s'installe sans que je le décide. Je l'écoute. Je le mémorise. Sans le savoir, je commence à me rééduquer. Pas seulement le souffle. La voix. La musique revient avant les mots.
Un moment suspendu où la voix rencontre le souffle, où le reggae devient prière.
La scène comme territoire de liberté, où chaque note devient témoignage.
Un hymne à l'humanité, un refus de la haine, une célébration de ce qui relie.
26 minutes de pure intensité, où le temps se dilate et la musique devient respiration collective.
Quand Sunset sort, en 1983, les choses s'ouvrent. Je rends hommage à Bob Marley, non pas en l'imitant, mais en le prolongeant. Je veux un reggae aéré. Chaque instrument à sa place. Pas une démonstration. Un dialogue. Un souffle.
Je viens d'une île lente. D'une mer qui corrige. D'un père silencieux. D'une mère lumineuse. J'ai traversé le feu. J'ai traversé le vide. Je suis encore là. Et entre la vie et la mort, aujourd'hui, je choisis de vivre.
— Jemâa